Interview

Envisager ses terrains de recherche sous un nouveau jour

Aline Thiry nous fait part de son expérience après un séjour de recherche au Chili



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©️ Aline Thiry

Chercheuse au centre de recherche SPIRAL, au sein du Département de Science politique, Aline Thiry est partie en séjour de recherche au Chili pendant un mois. Ce séjour, réalisé dans le cadre de sa thèse, a été enrichissant tant du point de vue scientifique que personnel pour Aline. Dans ce court entretien, elle nous fait part de son expérience.

 

Peux-tu nous expliquer dans quel cadre tu es partie au Chili ?

 

Je suis partie dans le cadre d'un accord bilatéral Wallonie-Bruxelles Internationale (WBI) entre le centre de recherche SPIRAL et l’Institut du développement durable dirigé par le professeur Sebastian Ureta à l’Université Catholique de Santiago au Chili. L’accord WBI dure trois ans et permet à deux chercheur·ses par an d’aller au Chili et inversement, pour le SPIRAL, d’accueillir des chercheur·ses du Chili. 

Avant moi, Hélène Dodion était déjà partie pour trois mois en séjour de recherche et collecte de données ainsi que Pierre Delvenne, Céline Parotte et Kim Hendrickx. Et pour le moment, une chercheuse chilienne, Camila Torralbo, est au SPIRAL, donc c’est vraiment un échange avec l’équipe là-bas, où des personnes qu'on a rencontrées viennent maintenant ici. Il y a donc vraiment une connexion qui se crée.

Pour ma part, je suis partie un mois car je n’avais pas l’intention de faire du terrain. Je suis restée 15 jours à Santiago, au sein de l’Institut du développement durable dirigé par le professeur Sebastian Ureta. Ensuite, j’ai passé 15 jours sur un autre campus de l’Université, au sein du centre CIGIDEN (centre de recherche sur la gestion intégrée des risques de désastres) dirigé par le professeur Manuel Tironi, qui est spécialisé sur les risques et les catastrophes. Ce campus est situé dans la région des volcans, à environ 800 km au sud de Santiago. La localisation géographique de ce second laboratoire fait qu’ils ont vraiment cette proximité avec les risques, les catastrophes et les dangers.

 

Justement, peux-tu nous en dire un peu plus sur ta thèse et tes thématiques de recherche ?

 

J’ai vraiment une expertise en gestion de crise et planification d'urgence. Pour ma thèse, je travaille sur les catastrophes en Belgique, et plus particulièrement, mes deux terrains sont le COVID-19 et les inondations de juillet 2021. À travers ma thèse, je m’intéresse aux questions de mémoire, d’apprentissage des catastrophes et finalement, je réfléchis à comment, à travers les catastrophes qui ont été vécues, il est possible d’apprendre mais aussi d’anticiper les catastrophes du futur…tout en sachant qu’il y a un degré d’incertitude important. Dans ma thèse, la question de l'expertise aussi est importante.

Et donc, comme mes terrains sont en Belgique, il était intéressant pour moi d’aller dans un ailleurs. Et le Chili, c’est vraiment ailleurs parce que là, ils ont déjà été confrontés à énormément de catastrophes et dans d'autres mesures que ce qu'on connaît ici en Belgique, ce qui a comme conséquence que leur rapport aux risques et aux catastrophes est vraiment très différent. Ce séjour a donc été une source d'inspiration et m’a donné la possibilité d’ouvrir ma réflexion à autre chose. Et ça, c'est vraiment très intéressant de pouvoir sortir du cadre du terrain que je connais bien en Belgique et d'aller voir vraiment ce qui se fait ailleurs.

Ce qui était intéressant au Chili, c’était aussi d’apprendre le contact avec les natives[1]  puisque dans la région des volcans, vit notamment le peuple Mapuches. Et eux, ils ont une autre cosmologie des risques. Et donc, les chercheurs sont obligés dans leur travail de recherche de tenir compte aussi de cet autre rapport aux risques, aux catastrophes et notamment aux volcans. En effet, pour le peuple Mapuches, les volcans font entièrement partie de leur vie, de leur imaginaire. Et donc, ils n'ont pas du tout le même rapport aux dangers et aux risques que nous. Ce point d'entrée-là était donc vraiment une découverte pour moi.

 

Très chouette ! Veux-tu donner un exemple concret d’un élément qui t’a marqué dans leur manière de vivre avec les catastrophes ?

 

Alors oui notamment le fait que, ici en Belgique, on parle beaucoup de culture du risque mais on n’a pas l’habitude de vivre avec des catastrophes ou des crises…au niveau de la population, mais aussi du gouvernement et des praticiens, ou même du cadre législatif. Malgré les dernières catastrophes comme les inondations dans la Vesdre en juillet 2021, on reste quand même dans un sentiment de vie sans catastrophe, de risque zéro. Donc, ce qui est beaucoup discuté pour le moment c'est l'importance de développer cette culture de risque, de développer cette habitude, mais dans un environnement comme la Belgique, il y a quelque chose qui est toujours un peu en décalage…alors qu’au Chili, le risque est présent visuellement si on prend les volcans par exemple. De même, les zones d’évacuation tsunami, dès qu’on se rend à la côte, on les voit partout. C’est visible sur le territoire, j’ai pris quelques photos d’ailleurs (rires).

Donc, ce rapport à l’environnement, à la nature et aux dangers, il est omniprésent. On ne sait pas le négliger, on vit avec et, cette façon de vivre avec fait que c'est pas du tout la même façon d’envisager les risques et les catastrophes.

Alors en plus ce qui est intéressant aussi c'est qu’il n’y a pas nécessairement une vision uniquement négative parce que, dans le cas du volcan, il permet aussi de développer une activité touristique, il permet aussi d’avoir des terrains fertiles et de développer une activité économique. Donc le volcan fait partie de la vie, il est vu comme positif mais cette dimension catastrophe, elle est aussi prise en compte. Ce n’est pas un lointain abstrait qui fait peur, c’est vivre avec le fait de savoir que « oui, peut-être, le volcan va entrer en éruption ».

 

As-tu envie de partager tes conseils sur ton expérience de séjour en famille ?

 

Oui, je suis partie avec mes deux enfants de 8 et 10 ans et mon mari. Au départ, les enfants étaient un peu réticents à l’idée de quitter leurs habitudes, l’école, les copains etc. Mais au final, on s’est rendu compte que l’expérience avait été très très enrichissante pour eux aussi. D’autant plus que chaque journée, on essayait de découvrir quelque chose avec eux : visiter une expo, ou faire une balade car l’environnement était exceptionnel. Ils ont pu découvrir quelque chose de complètement différent de leurs habitudes : même au niveau de la langue. Ils sont du coup très motivés par l'espagnol depuis notre retour.

D’un point de vue logistique scolaire, on est parti sur les deux semaines de congés de Toussaint donc ça veut dire qu'ils n’ont raté que 15 jours d'école et là, on avait établi une relation avec leurs instituteurs et la direction de l'école. Ainsi, quotidiennement, ils ont reçu des messages de leurs copains et du travail à faire à chaque fois. Donc, il y n’a vraiment eu aucun souci au niveau de la communication avec l'école et du suivi du travail à faire en 3e et 5e primaire.

Je pense vraiment qu'ils sont revenus avec beaucoup plus. Ils ont aussi fait chaque fois une petite présentation à la classe pour expliquer les spécificités du pays, ce qu'ils avaient découvert là-bas etc. Du coup, pour eux aussi c’était une expérience valorisante. Pour la famille, c'était aussi une façon de se rapprocher, le fait de passer du temps ensemble, dans un autre rythme que le rythme quotidien qui est fort rempli chargé, avec l’école, les activités extrascolaires. Donc là, c'était vraiment l'occasion de passer du temps aussi dans un autre environnement avec des découvertes. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’était de découvrir avec eux et qu’ils se rendent compte qu’on ne connaissait pas tout à l’avance, qu’on était parfois perdu à certains endroits, donc on était ensemble, sur le même pied d’égalité de la découverte et ça c'était vraiment une belle expérience. Donc mon conseil, c’est « Foncez ! N'hésitez pas, faites-le parce que c'est vraiment une expérience incroyable ».

 

Ça demande un peu de logistique mais ça en vaut la peine…

Mais la logistique est plus intimidante que ce qu’elle ne l’est en réalité…en tout cas pour un mois, c’est facilement réalisable.  

 

Merci Aline d’avoir partagé ton expérience, c'est très chouette !

 

[1] Peuples autochtones.

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