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Lorsque les sciences humaines et sociales rencontrent le Codex Alimentarius : retour d’expérience de Kim Hendrickx

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©️ © FAO/Giuseppe Di Chiera

En juin dernier, à Lille, se tenait la 34ème session du Codex committee on General principles (CCGP 34) du « Codex Alimentarius ». Le Codex Alimentarius est un programme normatif, piloté par l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), qui analyse les risques alimentaires au niveau mondial et qui propose des standards techniques pour harmoniser le marché global. Ce comité réunit aujourd’hui des délégués de 188 pays et une délégation européenne. Dans un contexte où la nourriture produite est bien plus exportée vers des consommateurs à l’internationale que consommée localement, ces standards ont pour objectif principal de protéger les consommateurs en assurant que la nourriture soit sans risque (« safe »). Ces standards étant fondés sur des connaissances scientifiques, ce comité fait régulièrement appel à des experts et techniciens de disciplines liées à cette matière (biologie, chimie, agronomie, etc.). Pourtant, cette fois-ci, Kim Hendrickx, Chercheur qualifié au FRS-FNRS et au centre de recherches Spiral, a également été sollicité pour présider une séance plénière. Lors d’un entretien, il nous partage ce dont son expérience témoigne en termes d’ouverture des questions techniques à des réflexions plus ancrées dans les sciences humaines et sociales.

 

En premier lieu, il plante le contexte dans lequel sont définis ces standards et rappelle qu’ils sont définis selon les termes du libre-échange. Ainsi, s’il s’agit bien de protéger le consommateur, le focus n’est pas mis sur la santé publique en soi. Ce qui est un cadrage un peu différent, souligne-t-il. Ainsi, ces standards coexistent avec les principes de libre circulation où, du point de vue du commerce, plus y a des régulations strictes, plus il est nécessaire pour les exportateurs et producteurs de justifier leurs pratiques. Par ailleurs, il note que ces principes ne sont pas strictement contraignants, mais qu’ils bénéficient d’une légitimité, car en pratique, en cas de litige, l’Organisation mondiale du Commerce s’y réfère pour trancher.

 

Les pratiques érigées en standards sont toutes basées dans des recherches scientifiques et le rôle du Codex est de créer un consensus à la jonction de la science et de la politique. Si les réunions du Codex traitent habituellement de questions techniques, liées à des dossiers spécifiques, le comité organisateur a décidé de tenter une nouvelle expérience pour clôturer la réunion à Lille : une table ronde en plénière, en présence des 188 pays membres, portant sur l’avenir du risk assessment (l’analyse des risques) et les méthodes du Codex dans un contexte de crise environnementale. Kim Hendrickx a modéré le débat et a été impliqué dans l’organisation de celui-ci en amont, ce qui lui a donné un degré de liberté pour proposer des questions portant sur des enjeux plus larges tels que les risques systémiques liés à notre modèle agricole et nos modes de production. L’initiative témoigne d’une prise de conscience que les questions et réponses seulement techniques ne suffisent plus pour comprendre les enjeux actuels et y répondre efficacement. Ainsi, associer les sciences humaines et sociales offre la possibilité de regarder les enjeux autrement : en cadrant autrement la question, les réponses apportées sont plus complexes et considèrent des paramètres plus larges que les seules données techniques. Lorsque l’on pense aux défis sanitaires récents (PFAS ; inquiétude sur une contamination de l’alimentation (céréales) par du cadmium reconnu comme cancérigène ; etc.), il semble pertinent de se doter d’outils et de cadres d’analyse complexes et plus englobants que purement techniques. D’ailleurs, le mouvement One Health – développé au sein de la communauté scientifique vétérinaire – qui met au cœur de sa réflexion une conception de la santé unifiant la santé humaine, animale et terrestre commence à trouver un écho politique.

 

Plus concrètement, Kim s’étend sur le rôle et l’apport des SHS dans des discussions techniques telles que celles menées au sein du Codex Alimentarius :

Je pense que la spécialité des SHS, et des STS [sciences techniques et sociétés] en particulier quand il s’agit de questions qui concernent les décisions politiques qui s’appuient sur des données scientifiques, c’est d’ouvrir le problème. Face aux défis climatiques, de pollution, de sécurité alimentaire et des risques de contamination de la chaîne alimentaire, il existe une batterie de méthodes d’analyse de pointe (pour tracer les contaminants par exemple) et une course aux solutions techniques (brevetables, si possible) comme des plantes qui ont besoin de moins d’eau pour pousser, qui résistent aux pesticides, etc. Ou encore pour dépolluer l’eau ou le sol.

 

Il faut bien se rendre compte que, avant de proposer des solutions techniques, c’est d’abord une situation complexe qui se voit transformée en problème technique. Proposer une nouvelle variété de plantes qui a besoin de moins d’eau ne permet pas de poser la question pourquoi il manque de l’eau quelque part! Et c’est là que l’apport des sciences sociales est important: on ouvre des nœuds d’enjeux qui ont été ramenés à un ‘problème’ technique. Dans le cadre du Codex, par exemple, dans une discussion sur de nouvelles méthodes de détection de pathogènes, on pourrait poser la question si certains milieux ou contextes d’élevage sont plus propices à l’émergence et la multiplication de ces bactéries. Cela fait appel à des expertises qui ne sont pas les nôtres (sciences vétérinaires par exemple), mais cela touche en même temps à des questions qui concernent le système de production alimentaire, et les politiques qui favorisent certaines façons de produire plutôt que d’autres

 

On travaille l’art de la problématisation, ce qui semble aller à l’encontre de l’urgence à trouver des ‘solutions’ aujourd’hui, et ce qui fait le beurre des entreprises qui se veulent « solution-driven ». Cela nous rend mauvais en « elevator-pitch » et ne nous aide pas à répondre à l’éternelle boutade si les chercheurs ‘trouvent’ aussi! On ne se ‘vend' pas très bien, mais c’est tant mieux parce que l’idée n’est pas de vendre! Et l'idée de ‘trouver’ des solutions repose sur une analogie maladroite entre des problèmes qui sont réellement d’ordre technique (réparer le lave-linge; changer mon pneu de vélo) et des situations complexes dont la définition ou le cadrage du problème n’est pas donné à l’avance et fait plutôt partie des enjeux de la situation !

 

Crédit photo : © FAO/Giuseppe Di Chiera

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Kim Hendrickx

Chercheur Qualifié au F.R.S.-F.N.R.S et au SPIRAL

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